Le dessiquètement hélianthropique global

28 août 2021

Sanitarium

 

Le 21e siècle fut celui des grands progrès sanitaires. Après avoir vaincu le covid en se confinant 6 années de suite, et en ayant vacciné chaque humain 27 fois, on entrevit des solutions à toutes sortes d'autres maux menaçant l'humanité. Ainsi fut créé le Conseil Sanitaire et Sécuritaire (que certains surnommaient abusivement Conseil des SS).

 

Celui-ci nous fit faire de grandes avancées. Par exemple, on disait que dès le 19e siècle on savait qu'il fallait s'aérer contre les virus. Mais en fait non, car c'était une époque rétrograde, maintenant et grâce à la Science on sait qu'il faut tout simplement enfermer tout le monde !

 

Un autre axe de son travail consistait dans le développement de la prophylaxie, c'est à dire profiler les laxistes. Les antivax, les anti-confinements, les anti-mesures de toutes sortes, tous ceux là qui nous mettaient tous en danger ! On les détectait et on les enfermait pour leur bien dans des centres de rééducation. C'est cette prophylaxie qui permit les merveilles que l'on connut ensuite.

 

Dès lors qu'il fut créé, le CSS géra toutes les grandes catastrophes sanitaires de ce 21e siècle, à commencer par :

 

 

Le terrorisme

 

Pour faire face à l'épidémie d'attaques au couteau qui se répandait sur la planète entière, le CSS déclara que chaque être humain devrait désormais sortir de chez lui vêtu d'une armure de plate en titane de 25kg.

 

Certains citoyens protestèrent en affirmant qu'il aurait été bien plus utile de détecter les cellules terroristes et d'enfermer les récidivistes. Ce sont eux qui furent enfermés et rééduqués suite à ces déclarations absurdes et antisémites.

 

Certes, il était difficile de suivre des cours ou de faire son travail en armure de plate complète, mais c'est cette mesure qui eut raison des attaques au couteau. Le CSS avait donc vu juste. Désormais, les terroristes utilisaient des attaques à la bombe.

 

De toute façon, une nouvelle catastrophe sanitaire allait obliger à renforcer ces mesures qui avaient déjà prouvé leur efficacité.

 

 

 

La vague de froid

 

Face au problème des armures de plate jetables qui épuisèrent très vite les ressources en titane, et qui rendaient impossible la pratique du sport, le CSS eut l'idée géniale d'interdire le sport, afin de promouvoir la santé de la population. En effet, il y eut bien trop d'accidents lors de sauts en parachute ou de courses de vélo à cause des irresponsables qui s'acharnaient à pratiquer ces activités dangereuses avec les armures.

 

C'est alors qu'en dépit de toutes les prévisions climatiques advint la grande vague de froid qui submergea de nombreux pays. Comme les armures de plate n'étaient pas assez chaudes et que les réserves de titane étaient épuisées, on rendit obligatoire l'armure de plate multi-couches molletonnées en plomb. Malgré son poids de 40kg, cette protection permit à la population mondiale de survivre aux longues semaines de froid qui s'abattit cruellement sur elle.

 

Lorsque la vague fut enfin passée, les gouvernements se félicitèrent d'avoir pris ces mesures sans attendre, et qui ont permis de sauver des millions de vie.

 

Les critiques imbéciles et complotistes portant sur la corruption provenant du lobby des armures de plate furent combattues ardemment, et ceux qui propageaient ces rumeurs enfermés et rééduqués comme il se devait.

 

 

La pluie de météorites

 

Quelques temps après la vague de froid, il y eut la pluie de météorite, nouvelle plaie inattendue qui frappa le monde. On compta des centaines de milliers d'impact frappant toutes les régions, et des tests permirent de déterminer que même l'armure de plate multi couches en plomb ne suffisait pas, en terme de protection. Un génial inventeur fut recruté, qui proposait le trampoline de tête fixable sur le casque de l'armure.

 

Grâce à cette mesure l'humanité n'eut à dénombrer aucun mort.

 

Les contestataires prétendirent absurdement qu'il était statistiquement très improbable qu'une seule personne fut touchée en pleine tête par une de ces météorites, d'autant que la pluie était terminée quand on commença à équiper la population en trampolines de tête. Ils ajoutèrent éhontément que les gouvernements avaient prétendu pendant la vague que les trampolines de tête étaient totalement inutiles avant de les imposer.

 

Les gouvernements firent interner et rééduquer ces fous dangereux négationnistes.

 

 

Le déluge

 

Incidemment, quelques mois plus tard, de très importantes précipitations confirmèrent l'utilité de toutes ces mesures. Ce déluge qui s'abattit sur de très nombreux pays du monde posa toutefois un nouveau défi technique aux inventeurs du CSS. En effet, les armures de plate jetable commencèrent à rouiller à grande vitesse. Les complotistes laxistes affirmèrent absurdement que c'était parce qu'elles étaient désormais faites en fer à cause de la pénurie de plomb, ce que les gouvernements réfutèrent en faisant enfermer tous les contestataires néfastes. Les armures ne pouvaient pas être en fer, puisqu'il y avait pénurie de fer depuis l'usage massif de fer jetable dans l'armature des trampolines de tête. N'importe quoi.

 

En tout cas, les inventeurs du CSS eurent une idée géniale : disposer des parapluies de tête sur les trampolines de tête, avec un trou au milieu du parapluie pour permettre aux météorites qui pourraient éventuellement revenir de pouvoir atteindre le trampoline de tête sous le parapluie de tête.

 

C'est grâce à ce niveau d'ingéniosité que l'humanité put survivre au déluge. Bien sûr, par prudence et par application rigoureuse du principe de précaution, le port de l'armure de plate multi-couches équipée d'un trampoline et d'un parapluie de tête restèrent obligatoires jusqu'à la prochaine crise.

 

Ceux qui prétendirent que le port continu de cette armure – qui avait entretemps été étendu aux périodes de sommeil ainsi qu'aux bains et aux douches – posait de nombreux problèmes sociaux et pratiques, furent internés et rééduqués. Ces anti-science prétendaient que ce n'était pas le déluge, mais les bains et les douches en armure qui faisaient rouiller ces protections. Ce qui était parfaitement idiot puisque ces armures étant jetables, leur rouille ne posait aucun problème, même si certains experts auto-proclamés prétendaient absurdement que cela empêchait leur recyclage. N'importe quoi. On ne recyclait pas les armures, cela aurait demandé bien trop d'énergie et de main d’œuvre. Nous n'étions pas dirigés par des idiots, et ceux-ci voyaient bien plus loin que les complotistes antisémites.

 

 

Les tremblements de terre

 

Des spécialistes alertèrent lors des années suivantes, qui furent d'ailleurs remarquablement calmes, à propos d'une recrudescence des séismes. Le lobby des armures de plate proposa immédiatement sa solution : les amortisseurs de pieds fixables sous les chausses de leurs amures. Comme il n'y avait officiellement plus de titane, ni de plomb, ni de fer et donc pas non plus d'acier, et qu'on réservait les autres métaux étaient également en pénurie ou privilégiés pour d'autres tâches, on conçut ces ressorts en rotin.

 

Les complotistes prétendirent qu'il n'y avait pas plus de séismes qu'avant et qu'il était impossible de marcher avec ces "trucs" qui se brisaient sous les pieds. Ces irresponsables antisémites ne comprenaient pas que cela n'avait pas d'importance, puisque ce qui comptait c'était d'avoir une couche protectrice sous l'armure pour faire amortisseur. Bref. Ils furent capturés et rééduqués. Allez hop au trou !

 

 

Surpopulation et MST

 

Dans un de ces rapports, le CSS alerta sur la surpopulation dans le monde ainsi que sur la possible émergence, dans les années ou décennies à venir, d'une maladie sexuellement transmissible qui pourrait être extrêmement dangereuse.

 

Face à cette menace hypothétique mais catastrophique pour l'humanité, il fut décidé que pour résoudre de concert les deux problèmes, chacun, homme comme femme, comme transgenre et comme... enfin, tout le monde devrait désormais porter une ceinture de chasteté sous son armure, dont la clef serait confiée à un agent assermenté par la force publique, puis rangée dans un coffre sécurisé des services de l'armée.

 

Les complotistes protestèrent contre cette mesure absurdement qualifiée de liberticide. N'importe quoi. Tout était prétexte à employer ce mot, pour eux.

 

Ils furent donc attrapés et reformatés. Ceci dit, on ne savait pourquoi mais il en apparaissait toujours de nouveaux, comme si chaque mesure suscitait une vague de folie parmi les esprits les plus fragiles et les plus antisémites. Le CSS se fixa comme objectif de détecter plus intensément les contestataires en augmentant la prophylaxie à l'avenir.

 

Mais en attendant il était urgent de parer à cette menace hypothétique et chacun fut donc équipé dans des centres spécialisés de ces ceintures de chasteté scellées. On avait débloqué pour cela les dernières ressources de certains alliages particulièrement robustes : il était important que ces ceintures soient inviolables. D'ailleurs contrairement aux armures elles ne seraient pas jetables, et en fait il était impossible de les enlever par aucun moyen connu à ce jour. Quelques voix de complotistes dissidents et mettant en danger la société, qui s'étaient débrouillés pour se rendre indétectables, propagèrent des messages absurdement alarmistes à propos de la fin de l'humanité à cause de l'impossibilité de se reproduire à cause de ces objets. N'importe quoi. Un trou avait été prévu pour pisser.

 

De toute façon, il fallait aller de l'avant et ignorer ces fous. À défaut de pouvoir les attraper, on censura leurs messages partout où l'on pouvait les trouver. Et dans le même temps, pour plus de sécurité, on ajouta que chacun devait être en possession en permanence d'un lot de préservatifs non périmés. Au cas où.

 

 

Les inondations

 

On s'aperçut lors d'inondations que l'on pouvait ajouter des bottes en caoutchouc aux armures pour protéger la population contre ce fléau. Il suffisait de laisser le fond des bottes ouvert pour que les amortisseurs de pied puissent rester effectif, et c'est ainsi que l'on se joua de cette catastrophe : les bottes en caoutchouc furent ajoutées à la liste des mesures de protection obligatoires.

 

En plus ça tombait bien, il n'y avait pas de pénurie de caoutchouc.

 

Pour l'instant.

 

 

Les accidents du travail

 

Malgré tous les efforts faits en matière sanitaire, les accidents du travail restaient un problème. Beaucoup de gens s'étouffaient ou faisaient des chutes. Il y avait même de nombreux accidents d'ascenseurs qui se décrochaient. La coalition secrète des contestataires, les dangereux terroristes anti-mesures, affirmèrent absurdement que tout cela était du au port prolongé des armures de plate multicouches (qui n'étaient plus jetables depuis qu'on n'avait plus de quoi les remplacer) toutes rouillées, dans lesquelles l'air passerait mal, avec lesquelles on ne pouvait plus marcher, et qui occasionnaient trop de poids dans les ascenseurs. N'importe quoi. On les censura avec opiniâtreté.

 

La vérité était toute autre, et le CSS et les gouvernements s'y accordaient : le travail était, comme le sport, une activité dangereuse, comme le prouvaient les nombreuses crises cardiaques qui advenaient chez ceux qui essayaient de faire du jogging en armure. La solution était évidente : interdire le travail.

 

Des anti-pointeuses furent installées sur tous les lieux de travail. Ceux qui les utilisaient pour accéder à ces lieux recevaient une amende à la place de leur salaire, puis étaient capturés et rééduqués. Problème résolu.

 

 

Stress, cancer et maladies cardio-vasculaires

 

Une fois tous ces fléaux résolus par ces ensembles de mesures pertinentes et proportionnées, il restait encore de nombreux problèmes de santé publique à résoudre. Notamment le stress, qui était impliqué dans les cancers et les maladies cardio-vasculaires. On songea d'abord à interdire le stress, mais certains parmi les esprits les plus ingénieux du CSS estimèrent que cela ne pourrait pas suffire sans mesures associées.

 

Certes, l'abolition du travail avait dans un premier temps fait baisser le stress, mais on s'aperçut bientôt que celui-ci remontait. Les conspirationnistes antisémites firent savoir dans leurs communiqués que cela était selon eux du au fait que de très nombreuses personnes sans ressources stressaient de ne plus pouvoir gagner d'argent et donc se nourrir à cause de l'impossibilité à travailler et toucher de l'argent. N'importe quoi. L'argent ne se mangeait pas.

 

Au lieu d'écouter ces idioties que l'on censurait dès qu'on les découvrait, on trouva la mesure la plus adaptée : désormais, chacun aurait, intégré dans son armure, un système de mesure du stress. Dès que ce système détectait un stress anormal, il déclenchait une alarme très stridente, que l'on pouvait entendre à 200m, qui provoquait également des vibrations intenses afin que mêmes les sourds et les malentendants puissent être avertis qu'ils se trouvaient en situation de stress. Face à cet avertissement, tout un chacun prendrait conscience qu'il s'était placé dans une situation de stress et qu'il pouvait y faire face par les moyens détaillés dans les publicités qui passaient 24/24 dans les médias, pour faire la promotion de la méditation et de la relaxation.

 

 

Les suicides

 

De manière très étrange, une épidémie de suicides se déclencha immédiatement après que le CSS ait résolu le problème du stress dans le monde. On se demanda s'il pouvait s'agir d'un virus, d'un nouveau syndrome psychiatrique, mais on avait du mal à réfléchir à ce problème à cause de toutes les alarmes qui sonnaient partout et tout le temps. On ne pouvait cependant pas interrompre cette mesure de santé publique primordiale, et il faudrait donc apprendre à faire avec.

 

On observa avec beaucoup de perplexité cet étrange dérèglement du comportement : les gens qui se crevaient les tympans par l'orifice de leur armure, ceux qui se jetaient du haut d'un immeuble pour en finir avec la vie. Heureusement, personne ne pouvait se trancher les veines, encore un problème évité grâce aux armures de plate multi-couches.

 

Les contestataires antisémites déclarèrent absurdement que tout cela était du au vacarme incessant qui rendait notamment la vie impossible dans les villes, du moins pour ceux qui avaient survécu au chômage. N'importe quoi. Comment pouvait-on en venir à des conclusions aussi ridicules ? Les études du gouvernement le prouvaient : il n'y avait jamais eu autant de personnes pratiquant la méditation dans les lieux publics depuis les mesures anti-stress, même si les contestataires prétendaient qu'il s'agissait en fait de manifestants qui faisaient la grève de la faim devant les ministères. On fit censurer ces propagateurs de fake news. Personne ne pouvait faire la grève de la faim en plein milieu d'une pénurie de nourriture, ça n'avait aucun sens.

 

Quoiqu'il en soit, on essaya diverses mesures. Tout d'abord on interdit de se jeter des immeubles et sous les trains, ainsi que de s'empoisonner à mort. Ces mesures aplanirent la vague, mais il fallait aller encore plus loin pour mettre fin à cette incompréhensible épidémie. Devant ce problème de santé publique majeure, on employa les grands moyens. D'abord, tout suicidé devrait payer une amende conséquente. Et comme cela ne suffisait pas on rétablit la peine de mort pour les suicidés.

 

Cela résolut définitivement, immédiatement et totalement le problème.

 

Si si, ce sont les gouvernements qui l'affirment et s'en félicitent.

 

Et n'écoutez pas les contestataires dangereux qui osèrent encore mettre cela en doute.

 

Next.

 

 

L'épidémie d'humour

 

A cette période là apparut une dangereuse contrebande : des bande-dessinées satiriques qui circulaient sous le manteau, ou plutôt sous l'armure, et qui tournaient en dérision toutes les décisions du CSS et des gouvernements lors de ces dernières années.

 

Cela fut pris très au sérieux, et face à la défiance des défenseurs des droits de l'homme qui s'étaient rangés du côté des contestataires terroristes anti-science et antisémites, les gouvernements promulguèrent une nouvelle constitution mondiale, que l'on intitula « il est interdit de ne pas interdire ». L'humour fut interdit dans l'article 1, car désormais reconnu par toutes les organisations sanitaires du monde comme péril sanitaire majeur numéro 1.

 

D'ailleurs, dans l'article 2, les maladies contagieuses furent interdites. Or il était impossible de ne pas remarquer que l'humour mettait de bonne humeur. Or la bonne humeur étant contagieuse, elle fut illico déclarée pandémie de classe 5. Elle devint la priorité absolue de tous les services d'hygiène du monde.

 

Contre elle, on recommandait l'interdiction de décorer son armure de quelque manière que ce soit. Toute armure devait demeurer d'un gris rouillé impeccable. Des prises de température étaient faites à l'entrée de tous les lieux publics, et si un spectacle ou un film était suspecté de contenir un trait d'esprit, il était interdit ou censuré de la manière la plus rigoureuse qui soit. Et toute personne ayant été découverte à assister à un spectacle clandestin était déclarée « cas contact » et internée et rééduquée.

 

On n'entendit bientôt plus aucun rire se mêler au concert des alarmes anti-stress.

 

 

Le virus informatique

 

Un problème simple à résoudre. On réalisa qu'à chaque fois qu'apparaissait un virus informatique, il suffisait d'éteindre tous les ordinateurs du monde jusqu'à ce que le virus en ai marre.

 

Les contestataires arguèrent que cela posait des problèmes sanitaires car plus rien ne marchait, ni les hôpitaux ni les services publics et sociaux d'aide ou d'appels d'urgence. Ce qui causait selon eux beaucoup de morts.

 

Mais cette mesure avait un autre avantage : comme internet était coupé, plus personne ne pouvait écouter leurs absurdités dangereuses, et on gagnait du temps car on n'avait même plus besoin de les censurer.

 

 

Evasion d'un zoo

 

Le monde était plein de surprises. Quand on croyait avoir résolu tous les problèmes sanitaires et tous les dangers, de nouveaux survenaient. Un jour, un lapin s'échappa d'un zoo par la faute d'un gardien distrait qui, disait-on, s'était pris son amortisseur de pieds dans une porte de cage. Le fauve, profitant de ce moment d'inattention, s'était répandu dans les rues de la ville voisine. On n'était pas sûr du sexe de ce lapin, et certains affirmaient qu'il était de toute façon stérilisé, comme tous les animaux de ce zoo. Mais on n'était jamais sûr de rien, et la doctrine de la CSS était que deux-cents une précautions valent mieux que deux-cents.

 

On déclara donc l'alerte mondiale.

 

L'animal, même stérilisé, pouvait avoir une chance de se reproduire avec un animal sauvage du même type. Peut-être même pouvait-il s'hybrider avec des animaux domestiques, selon une série d'études très rigoureuses. Et l'on sait que les lapins peuvent être extrêmement prolifiques. De plus, il y avait un risque, même s'il était infime, que l'animal, en se reproduisant, puisse engendrer une forme de myxomatose transmissible à l'homme.

 

Une escalade de mesures nécessaires fut donc mise en place dans la journée même de son évasion.

 

Confinement de tous les habitants de la planète pour au moins les 6 mois à venir, assorti d'un couvre feu de 14h à 13h33, avec des rondes effectuées en armure multi-couches stérile de tous les volontaires qui le voulaient, sur tous les continents. Le port du masque chirurgical anti-lapin par dessus l'armure fut instauré ainsi que le lavage au gel lapin-alcoolique de toutes les parties du corps pouvant encore l'être avec le port de l'armure De plus, chaque être humain devait être équipé d'une arbalète de poing anti-lapin, fixable sur l'armure. Par ailleurs, une distanciation sociale de 4m44 devait être respecté entre chaque personne. On avait en effet mesuré qu'en cas d'attaque sur une personne, le lapin ne pourrait pas rebondir de plus de 4m43 vers une deuxième cible, ce qui laissait le temps d'abattre le monstre et d'espérer mettre fin à la crise sanitaire sans risquer trop de victimes.

 

Tout le monde se plia à ces mesures sans discussion. En effet, la menace sanitaire posée par un lapin sur toute l'humanité était une menace inconnue et donc incommensurable qui justifiait toutes les précautions et la prudence la plus extrême. Nous avions retenu les leçons de la crise du coronavirus.

 

Des modélisations prévoyaient que si rien de tel n'était mis en place, les lapins pourraient conquérir la planète en seulement 3 mois, rendant de plus en plus probable l'émergence d'une maladie transmissible, qui si elle était encore hypothétique à ce moment, pourrait exterminer l'humanité en moins de 2 ans. Ces chiffres proviennent de l'institut Ferguson, réputé pour sa fiabilité.

 

Comme le lapin ne fut jamais retrouvé, et que son espérance de vie était estimée à 9 ans, on poursuivit les confinements pendant 15 ans sans interruption pour se laisser une bonne marge de sécurité. Grâce à ces mesures, on ne constata aucune prolifération des lapins, d'ailleurs ils avaient tous été tués à l'arbalète. Certes l'humanité s'était réduite à quelques milliers de personnes, mais les gouvernements se félicitèrent d'avoir pris des mesures proportionnées et adaptées à la situation, qui avaient évité une catastrophe bien pire. En plus, la réduction de la population humaine avait de nombreux avantages écologiques et sociaux.

 

 

Autres mesures

 

Le CSS s'est distingué par d'autres mesures brillantes concernant des problèmes de santé publique effectifs ou hypothétiques. On pourra lister entre autres l'ajout d'un paratonnerre de tête par dessus le parapluie de tête et le trampoline de tête pour remédier aux risques de foudroiement accrus lors du port de l'armure de plate multi-couches. Mais aussi le dispositif de mesure de radiation inclus dans le casque en cas de guerre nucléaire. D'autres choses ont été rajoutées dans l'armure, toutes plus utiles les unes que les autres, malgré les dénégations des conspirationnistes terroristes antisémites dangereux, qui affirment absurdement qu'il y a tellement de choses dans l'armure qu'on ne peut même plus bouger un doigt. N'importe quoi. Avec quoi tapent-ils alors leurs dénégations ?

 

Et qu'on ne nous dise pas que c'est avec le dispositif d'écriture automatique à distance inclus dans le coude de l'armure, entre le dispositif de détection des bosons de Higgs et celui qui sucre le café. Ce dispositif n'a jamais marché.

 

A l'inverse des autres ajouts obligatoires : le tuba anti-noyade, la serviette pare-balles, les pansements anti-crash, l'IA intégrée pour servir de compagnon amoureux virtuel, les essuie-glace oculaires, nous en passons et des meilleurs.

 

Ajoutons encore le déployeur de protocoles, bras articulé équipé de fiches techniques, fixé au niveau de l'oreille gauche et qui permet à toute personne de consulter en un clin d’œil les protocoles sanitaires pour les anniversaires, les salles d'attente, les bureaux de vote, les salles de cour, les supermarchés, les marchés, les cinémas, les bars, les restaurants, les terrasses, les salles de sport, les... (pénurie d'encre)

 

 

*******

 

 

Communiqué de la Coalition secrète des Contestataires

 

Survivants de cette sombre période de l'humanité, afin de conserver la mémoire de celle-ci, nous avons pu faire parvenir jusqu'à vous ce document officiel du service de communication de la CSS, qui fut interrompu lors de la Grande Panne Générale, durant laquelle le CSS acheva son œuvre de destruction de l'humanité par l'idéologie de l'Absurdisme Politique. Nous enverrons des copies dans le passé pour avertir l'humanité du 21e siècle de ce qui l'attend si elle se laisse manipuler sans réagir.

 

Rappelons que la seule mesure que le CSS préconisa lors de la Grande Panne Générale fut d'interdire les pannes et les pénuries. Je vous laisse deviner pourquoi cela n'a pas fonctionné.

 

Notre première et dernière mesure pour sortir de cette crise engendrée par la gestion démente des crises est de proclamer par ironie l'état de canicule et d'incendie global : désormais et pour tous les rares survivants, il sera obligatoire d'être nu et de jeter son armure aux orties. De toute façon nous n'avons même plus de quoi fabriquer des vêtements. Et débrouillez-vous pour les ceintures de chasteté...

 

Fin de communication.

 

 

PS : heureusement, les piles des alarmes anti-stress sont mortes depuis longtemps.

 

Posté par Seilenos à 14:59 - Permalien [#]


11 décembre 2014

Une vérité qui démange

Hier midi, en sortant du boulot, je suis passé comme d’habitude faire un tour à mon bistrot préféré, où je retrouve mes amis, et où je peux oublier un moment les tracas du quotidien : mon boulot éreintant et déprimant, mon chef atteint de névrose oppressionnelle compulsive, mes enfants et leur fainéantose pulsatile, ma chère femme troublée par un dérèglement de type bisolaire, sans parler de mon pauvre chien qui souffrait de puçolite aigüe chronique. Le Docteur Shwartzenpoutr l’avait bien dit : nous étions tous de grands malades. Moi-même, mon médecin généraliste intérimaire permanent spécialiste m’avait diagnostiqué un syndrome de Barre-Wutenfurth post-narcoleptique de 3e génération. Maladie très invalidante qui m’obligeait à dormir au moins 7 heures toutes les nuits, je ne sais pas si vous vous rendez compte. Maladie dite aussi « syndrome de l’assemblée nationale ».

 

C’est donc pour oublier tous ces problèmes que je venais épisodiquement noyer ma détresse dans le vin rouge, dans l’espoir d’en voir émerger ma joie. Comme je m’installais au bar avec François et Yves, je leur fis remarquer :

 

« Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il a fait beau toute la semaine.

 

- Ouai, fit François, c’est à cause du dessiquètement hélianthropique global.

 

- C’est quand même fou, ça, en plein mois de juin, commenta Yves fort à propos.

 

Car j’ai oublié de vous le préciser, nous étions en juin. Rien que ça c’était louche, mais à l’époque je ne me rendais compte de rien, ignorant que j’étais. C’est que je n’avais jamais entendu parler de ça. Alors, candide que j’étais, je m’en étonnais :

 

- Le dessiquète-quoi ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

 

- Quoi, t’en as pas entendu parler ? s’indigna Gérard, notre barman favori. Mais ça fait 10 ans qu’on nous en parle partout. C’est super important ! Ça explique pourquoi il fait beau en été mais pas toujours, et pourquoi il fait moche en hiver, mais pas toujours ! Y a eu des conférences là-dessus, y a eu des débats à la télé chez Drunker et des spécialistes qui viennent en parler presque tous les soirs chez Poujadal. Hier ils ont même expliqué que c’est à cause du dessiquètement que les trains sont en retard mais pas toujours, et que ça explique même pourquoi des fois l’eau du robinet elle a une odeur de chlore alors que des fois pas du tout ! Faut te réveiller mon vieux, tout le monde doit se mobiliser contre le dessiquètement global ! »

 

Là je dois vous avouer que je n’en menais pas large. Tous mes potes me parlaient d’un truc que je n’avais jamais remarqué et sur quoi je n’avais rien lu, mais maintenant ça me revenait. J’avais déjà entendu des conversations là-dessus, j’avais même entendu parler de la taxe oxygène et de la taxe hélium, mais je ne savais même pas que ça avait un rapport. Il fallait dire une chose : je n’avais pas de télé. Et ça, c’était la honte, fallait pas que ça se sache. Mon boulot ne rapportait pas assez pour que je puisse payer la taxe télé pour moi-même, mes enfants, ma femme et mon chien. Car tous les membres du foyer comptaient, pour calculer la taxe télé, et à partir de cinq personnes, elle était multipliée par 7.349, d’après le prorata d’ajustement des quotas inversiminaux européens. Or, avec mon chien, pas de doute, nous étions bien cinq personnes à la maison. Depuis qu’une loi excellente était passée pour faire reconnaître l’humanité aux chiens, aux chats, aux pigeons, aux rats, ainsi qu’à tous les animaux de la ferme. Une loi vraiment humaniste qui faisait que maintenant les chèvres et les perroquets avaient enfin le droit de payer des impôts et de voter comme tout citoyen normal. Même si la plupart ne votaient pas car ils n’étaient pas encore très conscientisés à la notion très élaborée qu’était notre démocratie. Mais je m’égare, de quoi je vous parlais déjà ? Ah oui, le dessiquètement.

 

Heureusement, je n’eus pas à trouver un mensonge pour expliquer que je n’avais pas vu le JT de Poujadal depuis pas mal d’années. D’habitude on parlait juste du boulot et du tiercé alors… J’avais de bons amis, et c’est Yves qui me fit passer son exemplaire de son journal, où ils parlaient justement de ça. J’ouvris la page de Libéralisation en page centrale pour voir le dossier qui portait comme titre :

 

 

Le dessiquètement hélianthropique global s’accélère

 

Ouch, ça faisait peur. Le truc s’accélérait déjà alors que je venais juste d’en entendre parler pour la première fois. J’étais vraiment en retard. Je me dépêchai de lire l’article de fond en comble avant de devoir retourner au boulot, et si je ne comprenais pas tout au vocabulaire scientifique que j’y trouvais, je parvins à en dégager la substantifique moelle :

 

Le Groupe Intrascientifique d’Examination Hélianthropique Corporatif (GIEHC) avait découvert 774 nouvelles preuves que le dessiquètement était réel et était bien d’origine humaine. Le dessiquètement consistait dans un étrange phénomène, ignoré jusqu’à ce qu’un type qui avait failli être président des USA fasse un film dessus. Ce phénomène se manifestait ainsi : à chaque fois qu’un homme respirait – mais cela valait aussi pour les vaches bicolores et les souris d’aquarium – il expulsait dans l’atmosphère une certaine quantité de déoxygène. Tant qu’on n’était pas trop nombreux, ça allait. Mais maintenant qu’on était 7 milliards, cela provoquait un truc chelou appelé effet de seuil : le déoxygène se décombinait dans la stroposphère et formait des composés torbiques avec des particules d’hélium anthroposphérique qui provenait de l’éculage humain et à cause de ça, des fois il faisait beau, et des fois il faisait pas beau. Et c’est pour ça qu’on avait inventé la taxe oxygène et la taxe hélium : pour lutter contre l’effet de seuil.

 

Bien entendu, on ne nous taxait pas sur notre respiration, ça aurait fait mauvais genre, d’autant qu’on ne pouvait pas s’empêcher de respirer, même en essayant très fort (je vous assure, j’avais essayé plusieurs fois, et au bout d’un moment ça faisait aussi mal à la tête qu’un single de Lara Fabian). Heureusement, les députés gouvernementalistes avaient trouvé une astuce : il suffisait de taxer les enfants, les veaux et les souris à la naissance. Les nouveau-nés naissaient avec une dette à leur nom, qu’ils payaient à leur majorité, et comme ça, on allait bientôt, peut-être mais c’était pas sûr, arrêter ou en tout cas limiter, le dessiquètement. Bien sûr, la taxe était rétrospective, et c’était pourquoi tout le monde devait la payer tous les mois, où elle était prélevée sur le salaire, ou ajoutée à la dette initiale de l’individu. C’était embêtant car on était moins riches, mais qu’est-ce qu’on aurait fait de cet argent, de toute façon ? On n’avait déjà plus rien puisqu’on payait déjà la taxe citoyenne, la taxe de la télé, la taxe de la voiture, la taxe des chaussures, la taxe du travail, la taxe du chômage, la taxe de la famille, la taxe du célibat, la taxe de la nourriture, ainsi que plusieurs milliers d’autres taxes comme celle sur le coefficient familial à indexation sur la majoration des prévisions sur les estimations de la fixation tertiaire des déficits de la facturation publique à félicitations convectives du patronat sur le pourcentage du pétrissage des conventions communes de l’espérance vitale. Autrement dit aussi, la taxe sur le temps de vie.

 

Donc voilà. Et dire que pas plus tard que dix minutes plus tôt, j’ignorais que ça existait, et maintenant je savais pourquoi je payais une taxe dessus depuis 10 ans sans qu’on m’ait averti. Je me sentais beaucoup plus citoyen. Néanmoins, une question me trottinait dans la tête en chantant des conneries infantiles : « Mais qu’est-ce que je peux bien y foutre, moi, au dessiquètement hélianthropique global ? » C’est donc la question que je leur posais, à François, Yves et Gérard, avant de retourner au boulot. Et c’est Gérard qui me répondit :

 

- Ben mon vieux, il est temps que tu t’y mettes… Il faudrait pas que tu tournes comme ces nazis de négativistes du dessiquètement ! Y a plein de choses que tu peux faire, par exemple, faut plus que tu fasses d’enfants, et une autre chose, ne pas élever de souris d’aquarium. Mais le plus important, et c’est ça que chacun devrait faire, c’est que, quand t’as rien à faire, tu comptes tes respirations, pour voir si tu dépasses pas le quota.

 

- Le quota ? m’enquis-je.

 

- Oui, à partir d’un certain nombre de respirations par jour, tu augmentes le dessiquètement, il s’accélère et alors y a encore plus d’effet de seuil !

 

- Ah merde alors, mais c’est chiant ça ! Comment on fait pour respirer moins ?

 

- Ben, tu peux aussi acheter un masque qui filtre ton déoxygène, mais sinon le mieux c’est que, soit tu te bouches le nez cinq minutes par jour – nous on fait tous ça – soit tu te payes un entrainement organisé par les gouvernementalistes pour aspirer la pollution, travailler ta respiration et devenir moins nuisible envers la planète.

 

- Ah bon, mais ça se trouve où ça ? Et c’est cher ?

 

- Faut aller à la mairie, ils t’en parleront. C’est assez cher, mais c’est déduit de ta taxe oxygène ! »

 

Fort de ce nouveau savoir, je retournai au boulot, me sentant soudain moins con que quand je m’étais levé, mais aussi un peu embarrassé. A mon bureau, je comptais mes respirations comme un dilettante, n’ayant aucune idée du quota à respecter, et me sentant coupable de mon ignorance. Si seulement j’avais su, j’aurais pu commencer plus tôt. Maintenant, à cause de moi, pendant 10 ans, le dessiquètement s’était peut-être aggravé alors que j’aurais pu faire quelque chose. Du coup, je songeai sérieusement à rejoindre le programme des gouvernementalistes, afin de rattraper mon retard dramatique et peut-être critique en matière de dessiquètement. Et la première chose que j’allais faire chez moi, ce soir, ce serait d’aller sur internet pour tout apprendre dessus. Parce que j’avais pas la télé, mais heureusement, j’avais internet. Ce qui coûtait une blinde en taxes, mais ça valait vraiment le coup parce que sur visagebook.com je pouvais partager ma collection pagnini de photos de chevaux de tiercé quarté moins avec des gens du monde entier, même un passionné d’équidé qui habitait au Chili. Je me demandais si, là-bas, on savait, pour le dessiquètement. C’est que là-bas, les médias ne faisaient pas toujours un boulot formidable. Il y en avait même qui critiquaient les USA, c’est dire. Ça me donnait une idée. J’allais trouver tous les articles que je trouverai sur le dessiquètement et j’allais les partager sur visagebook.com, comme ça, tout le monde saurait. Je ne devais quand même pas être le seul à ne pas savoir… enfin, j’espérais.

 

 

*******

 

Ce soir-là, après avoir expliqué à ma femme, mes enfants et mon chien que j’avais une importante tâche à accomplir, je me désolidarisai de la cellule familiale pour vaquer à mon devoir, directement devant le PC avec une assiette de pâtes OGM sans gluten à l’ammoniac.

 

Gogole.com me trouva instantanément 3 840 000 résultats pour « dessiquètement global ». Tout en me demandant comment j’avais pu ignorer cela jusqu’à ce jour, je me mis à saigner tous les liens, un par un.

 

J’allais d’horreur en décrépitude et de confiture en déconfiture en découvrant tous les maux dont était responsable ce maudit phénomène. Le principal était, bien sûr, cette particularité étrange, imprévisible et donc dangereuse de produire un peu de beau temps et un peu de mauvais temps, mais plusieurs autres attirèrent mon attention.

 

Par exemple, le dessiquètement allait causer un épaississement de l’atmosphère à cause de la quantité hallucinante de déoxygène que nous y répandions, or ce gaz avait la propriété de dilater le ciel. C’était indéniable, c’était démontré par une courbe en crosse de hockey sur glace. D’ici 2029, l’atmosphère terrestre engloberait la lune, et entre 2050 et la fin du siècle, elle inclurait même le soleil ! C’était effarant, mais il y avait pire : si les états gouvernementalistes ne se mettaient pas tous d’accord d’ici bientôt au protocole de Kuykuy, l’atmosphère de la Terre pourrait englober la galaxie, ce qui provoquerait un méga-trou noir fait d’anti-hélium qui détruirait l’univers tout entier ! Tout ça parce que l’homme ne savait pas se restreindre dans ses pulsions de respirer et de faire des enfants !

 

Rien que cela me décidait à agir, même si certains sites étaient moins dramatiques à ce sujet, disant qu’il était plus probable que l’atmosphère terrestre s’arrête à la lune, voire à mi-chemin entre la Terre et la lune. Ouf ! Je respirais ! Oups… Difficile de lutter contre les mauvaises habitudes.

 

Mais il y avait d’autres choses inquiétantes. Par exemple, il était dit que les animaux et les végétaux risquaient de grossir à cause de l’effet d’aspiration de l’atmosphère qui s’étendrait sans cesse. Mais là, tout le monde n’était pas d’accord : certains scientifiques estimaient qu’au contraire, ils allaient rétrécir à cause de la perte de densité de l’air. Mais tout le monde était d’accord que, dans un cas comme dans l’autre, les conséquences allaient être catastrophiques. On allait se retrouver soit avec des moustiques de 25 mètres qui nous tueraient en voulant pomper notre sang, soit avec des chiens de compagnie qu’on ne pourrait plus voir qu’au microscope, et alors là je vous raconte pas la galère pour les emmener pisser. J’étais rassuré de voir que, même s’ils n’étaient pas tous d’accord sur les détails, les scientifiques savaient faire cause commune pour le bien de l’univers. Tout n’était pas perdu pour l’homme.

 

A cause des platanes qui allaient devenir plus grands, il était estimé que les accidents de la route allaient augmenter d’un facteur 46. Une sacrée chance pour l’industrie automobile qui pourrait vendre plus (et qui avait commencé à concevoir des véhicules jetables en carton OGM auto-recyclable, prévoyant qu’ils étaient), mais un sacré problème pour la période du 14 juillet au 15 août. On allait devoir prendre le train, et là il y avait un problème.

 

En effet, à cause du dessiquètement, les trains allaient être – encore davantage qu’avant – des fois à l’heure, et des fois en retard. Comment on allait faire ?

 

Comme le lendemain j’allais être en weekend end, je me dis que j’avais le temps de regarder le fameux film d’Al Gore Vidal (ex-quasi-vice-président américain bisexuel) cette nuit. Meilleure façon d’apprendre l’essentiel de manière divertissante et avachie.

 

Je me posai donc devant mon PC pendant une heure trente et ressortis du film avec un mal de tête comme quand j’essayais de retenir ma respiration. Al m’avait donné avec ce film magistral de responsabilisme écologistique un grand coup de massue hélianthropique sur le crâne, du côté de la tempe, dont je demeurais tout abasourdi.

 

Ainsi c’était donc vrai. Notre enfantement frénétique et notre respiration compulsionnelle étaient responsables de tout ça…

 

Bientôt, à cause de nous, le ciel allait gonfler, le temps devenir imprévisible, les amibes peser 30 tonnes, on ne pourrait plus voir nos chiens et nos chats devenus trop petits, on allait davantage se démanger, les trains risquaient d’être pas toujours à l’heure, l’eau du robinet de sentir des fois le chlore, les accidents de deltaplane allaient devenir la règle à cause des forêts qui allaient grandir, les avions allaient devoir voler au raz du sol entre les arbres, les autruches allaient faire des œufs 1% plus petits, le pole nord allait passer au sud et réciproquement, les moustiques allaient dominer la galaxie, on allait tous crever de la grippe altière, du virus Evoilà ou du cancer des voies respiratoires épistolaires (au choix), les ouragans allaient tourner dans l’autre sens, et les réfugiés hélianthropiques allaient venir habiter dans nos arbres géants et voler nos emplois.

 

J’en étais vraiment dépité. Mais mon syndrome de Barre-Wutenfurth post-narcoleptique de 3e génération se rappela à moi tandis que je baillais devant mon écran, et je décidai unilatéralement que demain serait un autre jour, un autre jour durant lequel j’allais commencer à rattraper mon retard en matière de conscience écologistique.

 

 

*******

 

Le lendemain, m’étant exercé grâce un site éco-responsable, j’organisai un atelier de bouchage de nez pour toute la famille. Je n’avais pas trouvé d’information à propos du dégagement de déoxygène concernant les chiens, mais dans le doute, et par souci humaniste d’équité, je le fis participer avec nous. Tout le monde s’en tira bien, à part le clébard qui n’y mettait pas trop du sien, mais ça n’était pas trop grave. Je fis ensuite visionner le film à toute ma famille : « Une vérité qui démange ». Je le passai en boucle tout le week-end et dans toutes les pièces, afin de conscientiser en profondeur mes proches, impatient de pouvoir enfin m’inscrire au programme gouvernementaliste de lutte contre l’effet de seuil.

 

Chose qui fut faite dès le lundi à l’aube. A minuit, j’avais planté religieusement ma tente sur le parvis de la mairie, pour être sûr de ne pas me faire piquer ma place dans la file d’attente, puis m’étais zélotement inscrit, fier. Il en coûtait 4000€ par an pour avoir le privilège de participer à ce programme qui allait rendre possible le sauvetage de la planète et de l’univers. De ces 4000€ seraient déduits mes 2000€ de taxe oxygène annuelle, donc j’étais gagnant. Et en plus je faisais une bonne action, et je démontrais mon écolo-conscience.

 

Je fus aussitôt inscrit au groupe d’activistes citoyens-responsables et à ses activités. En bonus, on me donna un badge que j’exhibais fièrement le jour-même au bureau. Dessus, il était écrit : « Pour l’atmosphère, je pompe, et vous ? »

 

Dès ce soir-là, je rejoignis les autres activistes dans un gymnase spécialement aménagé pour nos activités. 400 pompes avaient été installées et reliées à un grand tuyau spécialement étudié qui filait vers le toit du bâtiment. Il suffisait de monter sur une pompe et de l’actionner, et les efforts de chacun permettaient d’aspirer une petite partie du déoxygène qu’émanait la population de la ville. Ce déoxygène était ensuite stocké dans des cuves situées sous le gymnase, ce qui ne produisait aucune chaleur et aucune énergie. C’était vraiment bien pensé, mais malheureusement, il n’y avait pas assez de citoyens-éco-responsables inscrits pour occuper chaque pompe. M’inspirant de l’éco-responsabilité de certains, j’essayai d’actionner les pompes adjacentes à la mienne en même temps que la mienne pour maximiser l’efficacité de mon engagement écologistique.

 

Alors on pompait, on pompait, on pompait… Deux heures par soir, tous les soirs, et tout ça ne nous coûtait presque rien, en plus d’entretenir notre forme physique. J’avais enfin trouvé ma vocation. Un sens à ma vie.

 

 

*******

 

 

Grâce aux économies faites par les 4000€ dépensés, je m’achetai une télévision dans les semaines qui suivirent. En fait, je n’avais plus de fric, mais on m’avait dit qu’une partie de la taxe télé était reversée au profit de la recherche contre le dessiquètement global. Aussi, en plus de faire une bonne action supplémentaire en m’acquittant de cette taxe ô combien utile et importante, j’allais désormais pouvoir m’informer en direct sur le réchauffement grâce à ce respecté et respectable monsieur Poujadal, journaliste conscientisé écologistiquement s’il en était.

 

J’en avais appris des choses, ces dernières semaines, sur le dessiquètement. Comme on n’avait plus de fric, devant la télé, on mangeait désormais des pâtes au blé OGM éco-responsable qui s’auto-plantait, comme ça, plus besoin d’agriculteurs, comme ça, moins de déoxygénation de l’air du fait des efforts physiques des agriculteurs désormais en vacances. En plus, elles étaient trois fois moins chères que les pâtes habituelles. Trois fois moins bonnes aussi, mais on ne pouvait pas avoir le beurre et l’argent du beurre, c’est ce que j’avais toujours dit. J’aimais bien les proverbes, car c’était pratique.

 

Au JT, ça parlait de la courbe du chômage qui continuait de monter inexplicablement. On nous montrait notamment des agriculteurs mécontents parce qu’il n’avait plus de travail. Je les comprenais, mais était-ce une raison pour s’agiter comme ça ? En se mettant ainsi en colère, ils répandaient plus de déoxygène. C’était écrit en toutes lettres dans le site sauve-la-terre.com. En plus, ils jetaient sur la chaussée des pelures d’oignons non OGM, donc non auto-recyclables. Pas très éco-responsable…

 

Après, un reportage sur la famine en Afrique. Il parait que c’était à cause du dessiquètement global, parce que leurs légumes étaient devenus deux fois plus petits en 10 ans, ce qui ne suffisait plus pour nourrir tous ces gens qui procréaient comme des porcs – pardon, je voulais dire, comme une minorité visible porcine pouvant prétendre à l’humanisation. S’ils étaient un peu plus écolo-conscients, aussi…

 

Après le JT, et avant la météo, j’eus l’agréable surprise de découvrir qu’il y avait un Journal du dessiquètement global, qui tenait le téléspectateur informé de l’avancée constante du phénomène dans les moindres détails. Aujourd’hui, on expliquait un point de détail pourquoi – je n’ai pas honte d’avouer que je ne l’avais pas très bien compris par moi-même sur internet car c’est très pointu scientifiquement – l’eau du robinet sent des fois le chlore et des fois pas, à cause de l’effet de seuil. Je dois confesser que je n’ai toujours pas bien compris après l’émission, pourtant c’était très clair. Apparemment ça a un rapport avec le fait qu’on utilise du chlore pour purifier l’eau, mais je n’ai pas saisi le reste.

 

J’étais ravi car, ce soir, c’était une soirée spéciale sur le dessiquètement hélianthropique. Quelle chance ! Il allait y avoir un reportage complet sur cette question absolument primordiale, et je décidai de m’avachir courageusement devant mon écran. Je l’avais bien mérité, j’avais pompé 2 heures 30, aujourd’hui.

 

Bien sûr, ma famille devait regarder avec moi, tant il était capital de bien s’imprégner de cette problématique majeure, pour ainsi dire, si j’ose le dire, la respirer. Ah ah !

 

Mes enfants soupiraient désagréablement à la perspective de cette soirée de responsabilisation familiale, aussi je leur collais un scotch sur la bouche, afin de réduire les conséquences de cette humeur déplorable sur l’effet de seuil.

 

Captivé par le reportage, je découvris encore un aspect méconnu de cette mécanique inquiétante et fascinante qu’était le dessiquètement. En effet, on nous montrait que, dans les montagnes, les effets se faisaient déjà sentir sur les glaciers et les torrents issus de leur fonte.

 

Ces torrents, sous la pression considérable de l’effet de seuil, allaient jusqu’à changer de quelques dixièmes de millimètres le tracée de leur lit, d’année en année ! Une modification apparemment mineure, mais dont les conséquences étaient potentiellement catastrophiques.

 

En effet, suivez-moi bien. En déformant leur lit, ces torrents ne parviennent plus dans les rivières en contrebas suivant le même angle. Ainsi, ces rivières en sont subtilement modifiées, d’une manière qu’il est très difficile d’estimer et de modéliser, ce que parviennent à faire les méga-calculateurs du GIEHC. On estime qu’une modification de l’ordre du dixième de millimètre au niveau d’un torrent pourrait se démultiplier jusqu’à atteindre le MILLIMETRE une fois qu’on arrive au fleuve ! Rendez-vous compte ! Et ces altérations terribles affectent alors les berges, ainsi que les océans eux-mêmes. Le GIEHC estime que les tracés littoraux auront tellement changé dans dix ans qu’il faudra revoir toutes les cartes de la planète. L’Amérique du nord pourrait en effet passer par-dessus l’Afrique et écraser l’Australie, tandis qu’en Europe, des glissements de terrain de l’ordre du centimètre cube pourraient se produire le long du cours de nos fleuves, des accidents cataclysmiques tellement sournois et discrets qu’on risque de ne même pas s’en apercevoir !

 

Heureusement que des gens comme moi pompaient, pompaient et pompaient encore, pendant des heures, tout en finançant la recherche… Sinon… Sinon…

 

A la fin de l’émission, les grands reporters écolo-responsables se retrouvèrent sur le plateau avec un Grand Scientifique du GIEHC devant lequel ils se prosternèrent cinq fois, comme il se doit, et avec qui ils entamèrent un débat édifiant, sous les questionnements pertinents de l’animateur, qu’on devinait lui aussi soigneusement conscientisé.

 

Je passais donc la soirée devant ces personnes de bonne compagnie, desquelles il faisait bon entendre des vérités rassérénantes au milieu de ce marasme. En effet, j’appris avec joie que grâce à nos efforts de pompage et de taxation, ainsi que par la limitation drastique des naissances par castration des nègres, l’atmosphère terrestre montrait déjà des signes de ralentissement de son inexorable expansion.

 

Le téléspectateur attentif apprit aussi avec bonheur à cette occasion que plusieurs états se sont engagés à accroitre leurs efforts de taxation des peuples, afin de lutter plus efficacement contre l’effet de seuil, s’alignant ainsi sur les accords de Kuykuy. Il était temps, car on avait déjà constaté une inquiétante augmentation des épidémies de démangeaison dans le sud du Kazakhstan et le nord-ouest du Burundi, régions où, habituellement, ce genre de phénomène n’avait jamais été enregistré jusqu’à ce jour ! On apprit aussi avec un certain désolement que ces maladies risquaient de se propager plus au nord, plus au sud, plus à l’est et plus à l’ouest, à l’avenir.

 

Fort de ces bonnes et de ces mauvaises nouvelles, je décidai de me laisser aller une fois de plus à mon syndrome de Barre-Wutenfurth post-narcoleptique de 3e génération, et, conséquemment, de rejoindre ma chère femme au lit conjugal dans lequel je m’abstins éco-responsablement d’accomplir le soi-disant devoir du même nom, dont il était prouvé qu’il accentue notoirement l’effet de seuil, et ce de bien des façons.

 

 

*******

 

 

Ce n’est que bien des semaines après que je rencontrai mon premier négativiste du dessiquètement global. Mes amis m’avaient prévenu, à propos de ces gens-là, qu’il ne fallait surtout pas fréquenter. Etre un négativiste c’était grave. C’était négativer à la fois le dessiquètement et l’existence de certains trucs vraiment pas très humanistes qui remontaient aux Heures Les Plus Sombres De Notre Histoire.

 

Or quelle ne fut pas ma surprise et ma honte d’apprendre que mon ami chilien avec qui j’avais toujours partagé mes pagnini de tiercé quarté moins en toute confiance était l’un de ces négativistes. Je n’avais pourtant cessé de répandre la Vérité sur visagebook.com, en diffusant au moins 10 à 20 articles par jour sur le dessiquètement global à tous mes contacts.

 

Un jour, je me peignis tout rouge le visage de colère en découvrant un de ses messages sur mon mur visagebook.com :

 

« Y en a marre de tes soi-disantes « preuves » du dessiquètement, tu es complètement lobotomisé ! Tu m’as pollué avec plus de 300 liens rien que cette semaine ! Renseigne-toi un peu et tu verras que le dessiquètement ça n’existe pas, car c’est de la propagande politique ! »

 

D’abord, il n’y connaissait rien en pollution. Car la pollution c’était la présence de l’homme sur Terre, et la conséquence en était le dessiquètement et l’effet de seuil, ce que je ne manquais pas de lui rappeler en réponse.

 

Ensuite, il était hors de question que je conserve une telle personne parmi mes amis visagebook.com. Aussi, je le supprimais illico de mon paysage amical ! Hop, puni ! Il ne recevrait plus jamais mes pagnini, et j’en possédais de très rares.

 

N’empêche que j’étais furieux et que je tournais en boucle devant mon pc, comme si j’étais une cage dans un lion. Je me demandais comment je pouvais combattre cette perversion immorale du négativisme sur l’effet de seuil. J’envisageai plusieurs solutions, en commençant par les tuer tous pour qu’ils arrêtent de nous faire perdre un temps précieux, mais réalisant que ce n’était pas très humaniste, je décidai que la meilleure chose à faire était d’aller leur apporter la Vérité sur leurs sites. Parce que ces gens n’avaient même pas honte : ils avaient des sites où ils se regroupaient sans se cacher et où ils complotaient leur négativisme ! C’étaient des salauds de j’m’enfoutistes non-conscientisés et il fallait que ça change !

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