Le dessiquètement hélianthropique global

11 décembre 2014

Une vérité qui démange

Hier midi, en sortant du boulot, je suis passé comme d’habitude faire un tour à mon bistrot préféré, où je retrouve mes amis, et où je peux oublier un moment les tracas du quotidien : mon boulot éreintant et déprimant, mon chef atteint de névrose oppressionnelle compulsive, mes enfants et leur fainéantose pulsatile, ma chère femme troublée par un dérèglement de type bisolaire, sans parler de mon pauvre chien qui souffrait de puçolite aigüe chronique. Le Docteur Shwartzenpoutr l’avait bien dit : nous étions tous de grands malades. Moi-même, mon médecin généraliste intérimaire permanent spécialiste m’avait diagnostiqué un syndrome de Barre-Wutenfurth post-narcoleptique de 3e génération. Maladie très invalidante qui m’obligeait à dormir au moins 7 heures toutes les nuits, je ne sais pas si vous vous rendez compte. Maladie dite aussi « syndrome de l’assemblée nationale ».

 

C’est donc pour oublier tous ces problèmes que je venais épisodiquement noyer ma détresse dans le vin rouge, dans l’espoir d’en voir émerger ma joie. Comme je m’installais au bar avec François et Yves, je leur fis remarquer :

 

« Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il a fait beau toute la semaine.

 

- Ouai, fit François, c’est à cause du dessiquètement hélianthropique global.

 

- C’est quand même fou, ça, en plein mois de juin, commenta Yves fort à propos.

 

Car j’ai oublié de vous le préciser, nous étions en juin. Rien que ça c’était louche, mais à l’époque je ne me rendais compte de rien, ignorant que j’étais. C’est que je n’avais jamais entendu parler de ça. Alors, candide que j’étais, je m’en étonnais :

 

- Le dessiquète-quoi ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

 

- Quoi, t’en as pas entendu parler ? s’indigna Gérard, notre barman favori. Mais ça fait 10 ans qu’on nous en parle partout. C’est super important ! Ça explique pourquoi il fait beau en été mais pas toujours, et pourquoi il fait moche en hiver, mais pas toujours ! Y a eu des conférences là-dessus, y a eu des débats à la télé chez Drunker et des spécialistes qui viennent en parler presque tous les soirs chez Poujadal. Hier ils ont même expliqué que c’est à cause du dessiquètement que les trains sont en retard mais pas toujours, et que ça explique même pourquoi des fois l’eau du robinet elle a une odeur de chlore alors que des fois pas du tout ! Faut te réveiller mon vieux, tout le monde doit se mobiliser contre le dessiquètement global ! »

 

Là je dois vous avouer que je n’en menais pas large. Tous mes potes me parlaient d’un truc que je n’avais jamais remarqué et sur quoi je n’avais rien lu, mais maintenant ça me revenait. J’avais déjà entendu des conversations là-dessus, j’avais même entendu parler de la taxe oxygène et de la taxe hélium, mais je ne savais même pas que ça avait un rapport. Il fallait dire une chose : je n’avais pas de télé. Et ça, c’était la honte, fallait pas que ça se sache. Mon boulot ne rapportait pas assez pour que je puisse payer la taxe télé pour moi-même, mes enfants, ma femme et mon chien. Car tous les membres du foyer comptaient, pour calculer la taxe télé, et à partir de cinq personnes, elle était multipliée par 7.349, d’après le prorata d’ajustement des quotas inversiminaux européens. Or, avec mon chien, pas de doute, nous étions bien cinq personnes à la maison. Depuis qu’une loi excellente était passée pour faire reconnaître l’humanité aux chiens, aux chats, aux pigeons, aux rats, ainsi qu’à tous les animaux de la ferme. Une loi vraiment humaniste qui faisait que maintenant les chèvres et les perroquets avaient enfin le droit de payer des impôts et de voter comme tout citoyen normal. Même si la plupart ne votaient pas car ils n’étaient pas encore très conscientisés à la notion très élaborée qu’était notre démocratie. Mais je m’égare, de quoi je vous parlais déjà ? Ah oui, le dessiquètement.

 

Heureusement, je n’eus pas à trouver un mensonge pour expliquer que je n’avais pas vu le JT de Poujadal depuis pas mal d’années. D’habitude on parlait juste du boulot et du tiercé alors… J’avais de bons amis, et c’est Yves qui me fit passer son exemplaire de son journal, où ils parlaient justement de ça. J’ouvris la page de Libéralisation en page centrale pour voir le dossier qui portait comme titre :

 

 

Le dessiquètement hélianthropique global s’accélère

 

Ouch, ça faisait peur. Le truc s’accélérait déjà alors que je venais juste d’en entendre parler pour la première fois. J’étais vraiment en retard. Je me dépêchai de lire l’article de fond en comble avant de devoir retourner au boulot, et si je ne comprenais pas tout au vocabulaire scientifique que j’y trouvais, je parvins à en dégager la substantifique moelle :

 

Le Groupe Intrascientifique d’Examination Hélianthropique Corporatif (GIEHC) avait découvert 774 nouvelles preuves que le dessiquètement était réel et était bien d’origine humaine. Le dessiquètement consistait dans un étrange phénomène, ignoré jusqu’à ce qu’un type qui avait failli être président des USA fasse un film dessus. Ce phénomène se manifestait ainsi : à chaque fois qu’un homme respirait – mais cela valait aussi pour les vaches bicolores et les souris d’aquarium – il expulsait dans l’atmosphère une certaine quantité de déoxygène. Tant qu’on n’était pas trop nombreux, ça allait. Mais maintenant qu’on était 7 milliards, cela provoquait un truc chelou appelé effet de seuil : le déoxygène se décombinait dans la stroposphère et formait des composés torbiques avec des particules d’hélium anthroposphérique qui provenait de l’éculage humain et à cause de ça, des fois il faisait beau, et des fois il faisait pas beau. Et c’est pour ça qu’on avait inventé la taxe oxygène et la taxe hélium : pour lutter contre l’effet de seuil.

 

Bien entendu, on ne nous taxait pas sur notre respiration, ça aurait fait mauvais genre, d’autant qu’on ne pouvait pas s’empêcher de respirer, même en essayant très fort (je vous assure, j’avais essayé plusieurs fois, et au bout d’un moment ça faisait aussi mal à la tête qu’un single de Lara Fabian). Heureusement, les députés gouvernementalistes avaient trouvé une astuce : il suffisait de taxer les enfants, les veaux et les souris à la naissance. Les nouveau-nés naissaient avec une dette à leur nom, qu’ils payaient à leur majorité, et comme ça, on allait bientôt, peut-être mais c’était pas sûr, arrêter ou en tout cas limiter, le dessiquètement. Bien sûr, la taxe était rétrospective, et c’était pourquoi tout le monde devait la payer tous les mois, où elle était prélevée sur le salaire, ou ajoutée à la dette initiale de l’individu. C’était embêtant car on était moins riches, mais qu’est-ce qu’on aurait fait de cet argent, de toute façon ? On n’avait déjà plus rien puisqu’on payait déjà la taxe citoyenne, la taxe de la télé, la taxe de la voiture, la taxe des chaussures, la taxe du travail, la taxe du chômage, la taxe de la famille, la taxe du célibat, la taxe de la nourriture, ainsi que plusieurs milliers d’autres taxes comme celle sur le coefficient familial à indexation sur la majoration des prévisions sur les estimations de la fixation tertiaire des déficits de la facturation publique à félicitations convectives du patronat sur le pourcentage du pétrissage des conventions communes de l’espérance vitale. Autrement dit aussi, la taxe sur le temps de vie.

 

Donc voilà. Et dire que pas plus tard que dix minutes plus tôt, j’ignorais que ça existait, et maintenant je savais pourquoi je payais une taxe dessus depuis 10 ans sans qu’on m’ait averti. Je me sentais beaucoup plus citoyen. Néanmoins, une question me trottinait dans la tête en chantant des conneries infantiles : « Mais qu’est-ce que je peux bien y foutre, moi, au dessiquètement hélianthropique global ? » C’est donc la question que je leur posais, à François, Yves et Gérard, avant de retourner au boulot. Et c’est Gérard qui me répondit :

 

- Ben mon vieux, il est temps que tu t’y mettes… Il faudrait pas que tu tournes comme ces nazis de négativistes du dessiquètement ! Y a plein de choses que tu peux faire, par exemple, faut plus que tu fasses d’enfants, et une autre chose, ne pas élever de souris d’aquarium. Mais le plus important, et c’est ça que chacun devrait faire, c’est que, quand t’as rien à faire, tu comptes tes respirations, pour voir si tu dépasses pas le quota.

 

- Le quota ? m’enquis-je.

 

- Oui, à partir d’un certain nombre de respirations par jour, tu augmentes le dessiquètement, il s’accélère et alors y a encore plus d’effet de seuil !

 

- Ah merde alors, mais c’est chiant ça ! Comment on fait pour respirer moins ?

 

- Ben, tu peux aussi acheter un masque qui filtre ton déoxygène, mais sinon le mieux c’est que, soit tu te bouches le nez cinq minutes par jour – nous on fait tous ça – soit tu te payes un entrainement organisé par les gouvernementalistes pour aspirer la pollution, travailler ta respiration et devenir moins nuisible envers la planète.

 

- Ah bon, mais ça se trouve où ça ? Et c’est cher ?

 

- Faut aller à la mairie, ils t’en parleront. C’est assez cher, mais c’est déduit de ta taxe oxygène ! »

 

Fort de ce nouveau savoir, je retournai au boulot, me sentant soudain moins con que quand je m’étais levé, mais aussi un peu embarrassé. A mon bureau, je comptais mes respirations comme un dilettante, n’ayant aucune idée du quota à respecter, et me sentant coupable de mon ignorance. Si seulement j’avais su, j’aurais pu commencer plus tôt. Maintenant, à cause de moi, pendant 10 ans, le dessiquètement s’était peut-être aggravé alors que j’aurais pu faire quelque chose. Du coup, je songeai sérieusement à rejoindre le programme des gouvernementalistes, afin de rattraper mon retard dramatique et peut-être critique en matière de dessiquètement. Et la première chose que j’allais faire chez moi, ce soir, ce serait d’aller sur internet pour tout apprendre dessus. Parce que j’avais pas la télé, mais heureusement, j’avais internet. Ce qui coûtait une blinde en taxes, mais ça valait vraiment le coup parce que sur visagebook.com je pouvais partager ma collection pagnini de photos de chevaux de tiercé quarté moins avec des gens du monde entier, même un passionné d’équidé qui habitait au Chili. Je me demandais si, là-bas, on savait, pour le dessiquètement. C’est que là-bas, les médias ne faisaient pas toujours un boulot formidable. Il y en avait même qui critiquaient les USA, c’est dire. Ça me donnait une idée. J’allais trouver tous les articles que je trouverai sur le dessiquètement et j’allais les partager sur visagebook.com, comme ça, tout le monde saurait. Je ne devais quand même pas être le seul à ne pas savoir… enfin, j’espérais.

 

 

*******

 

Ce soir-là, après avoir expliqué à ma femme, mes enfants et mon chien que j’avais une importante tâche à accomplir, je me désolidarisai de la cellule familiale pour vaquer à mon devoir, directement devant le PC avec une assiette de pâtes OGM sans gluten à l’ammoniac.

 

Gogole.com me trouva instantanément 3 840 000 résultats pour « dessiquètement global ». Tout en me demandant comment j’avais pu ignorer cela jusqu’à ce jour, je me mis à saigner tous les liens, un par un.

 

J’allais d’horreur en décrépitude et de confiture en déconfiture en découvrant tous les maux dont était responsable ce maudit phénomène. Le principal était, bien sûr, cette particularité étrange, imprévisible et donc dangereuse de produire un peu de beau temps et un peu de mauvais temps, mais plusieurs autres attirèrent mon attention.

 

Par exemple, le dessiquètement allait causer un épaississement de l’atmosphère à cause de la quantité hallucinante de déoxygène que nous y répandions, or ce gaz avait la propriété de dilater le ciel. C’était indéniable, c’était démontré par une courbe en crosse de hockey sur glace. D’ici 2029, l’atmosphère terrestre engloberait la lune, et entre 2050 et la fin du siècle, elle inclurait même le soleil ! C’était effarant, mais il y avait pire : si les états gouvernementalistes ne se mettaient pas tous d’accord d’ici bientôt au protocole de Kuykuy, l’atmosphère de la Terre pourrait englober la galaxie, ce qui provoquerait un méga-trou noir fait d’anti-hélium qui détruirait l’univers tout entier ! Tout ça parce que l’homme ne savait pas se restreindre dans ses pulsions de respirer et de faire des enfants !

 

Rien que cela me décidait à agir, même si certains sites étaient moins dramatiques à ce sujet, disant qu’il était plus probable que l’atmosphère terrestre s’arrête à la lune, voire à mi-chemin entre la Terre et la lune. Ouf ! Je respirais ! Oups… Difficile de lutter contre les mauvaises habitudes.

 

Mais il y avait d’autres choses inquiétantes. Par exemple, il était dit que les animaux et les végétaux risquaient de grossir à cause de l’effet d’aspiration de l’atmosphère qui s’étendrait sans cesse. Mais là, tout le monde n’était pas d’accord : certains scientifiques estimaient qu’au contraire, ils allaient rétrécir à cause de la perte de densité de l’air. Mais tout le monde était d’accord que, dans un cas comme dans l’autre, les conséquences allaient être catastrophiques. On allait se retrouver soit avec des moustiques de 25 mètres qui nous tueraient en voulant pomper notre sang, soit avec des chiens de compagnie qu’on ne pourrait plus voir qu’au microscope, et alors là je vous raconte pas la galère pour les emmener pisser. J’étais rassuré de voir que, même s’ils n’étaient pas tous d’accord sur les détails, les scientifiques savaient faire cause commune pour le bien de l’univers. Tout n’était pas perdu pour l’homme.

 

A cause des platanes qui allaient devenir plus grands, il était estimé que les accidents de la route allaient augmenter d’un facteur 46. Une sacrée chance pour l’industrie automobile qui pourrait vendre plus (et qui avait commencé à concevoir des véhicules jetables en carton OGM auto-recyclable, prévoyant qu’ils étaient), mais un sacré problème pour la période du 14 juillet au 15 août. On allait devoir prendre le train, et là il y avait un problème.

 

En effet, à cause du dessiquètement, les trains allaient être – encore davantage qu’avant – des fois à l’heure, et des fois en retard. Comment on allait faire ?

 

Comme le lendemain j’allais être en weekend end, je me dis que j’avais le temps de regarder le fameux film d’Al Gore Vidal (ex-quasi-vice-président américain bisexuel) cette nuit. Meilleure façon d’apprendre l’essentiel de manière divertissante et avachie.

 

Je me posai donc devant mon PC pendant une heure trente et ressortis du film avec un mal de tête comme quand j’essayais de retenir ma respiration. Al m’avait donné avec ce film magistral de responsabilisme écologistique un grand coup de massue hélianthropique sur le crâne, du côté de la tempe, dont je demeurais tout abasourdi.

 

Ainsi c’était donc vrai. Notre enfantement frénétique et notre respiration compulsionnelle étaient responsables de tout ça…

 

Bientôt, à cause de nous, le ciel allait gonfler, le temps devenir imprévisible, les amibes peser 30 tonnes, on ne pourrait plus voir nos chiens et nos chats devenus trop petits, on allait davantage se démanger, les trains risquaient d’être pas toujours à l’heure, l’eau du robinet de sentir des fois le chlore, les accidents de deltaplane allaient devenir la règle à cause des forêts qui allaient grandir, les avions allaient devoir voler au raz du sol entre les arbres, les autruches allaient faire des œufs 1% plus petits, le pole nord allait passer au sud et réciproquement, les moustiques allaient dominer la galaxie, on allait tous crever de la grippe altière, du virus Evoilà ou du cancer des voies respiratoires épistolaires (au choix), les ouragans allaient tourner dans l’autre sens, et les réfugiés hélianthropiques allaient venir habiter dans nos arbres géants et voler nos emplois.

 

J’en étais vraiment dépité. Mais mon syndrome de Barre-Wutenfurth post-narcoleptique de 3e génération se rappela à moi tandis que je baillais devant mon écran, et je décidai unilatéralement que demain serait un autre jour, un autre jour durant lequel j’allais commencer à rattraper mon retard en matière de conscience écologistique.

 

 

*******

 

Le lendemain, m’étant exercé grâce un site éco-responsable, j’organisai un atelier de bouchage de nez pour toute la famille. Je n’avais pas trouvé d’information à propos du dégagement de déoxygène concernant les chiens, mais dans le doute, et par souci humaniste d’équité, je le fis participer avec nous. Tout le monde s’en tira bien, à part le clébard qui n’y mettait pas trop du sien, mais ça n’était pas trop grave. Je fis ensuite visionner le film à toute ma famille : « Une vérité qui démange ». Je le passai en boucle tout le week-end et dans toutes les pièces, afin de conscientiser en profondeur mes proches, impatient de pouvoir enfin m’inscrire au programme gouvernementaliste de lutte contre l’effet de seuil.

 

Chose qui fut faite dès le lundi à l’aube. A minuit, j’avais planté religieusement ma tente sur le parvis de la mairie, pour être sûr de ne pas me faire piquer ma place dans la file d’attente, puis m’étais zélotement inscrit, fier. Il en coûtait 4000€ par an pour avoir le privilège de participer à ce programme qui allait rendre possible le sauvetage de la planète et de l’univers. De ces 4000€ seraient déduits mes 2000€ de taxe oxygène annuelle, donc j’étais gagnant. Et en plus je faisais une bonne action, et je démontrais mon écolo-conscience.

 

Je fus aussitôt inscrit au groupe d’activistes citoyens-responsables et à ses activités. En bonus, on me donna un badge que j’exhibais fièrement le jour-même au bureau. Dessus, il était écrit : « Pour l’atmosphère, je pompe, et vous ? »

 

Dès ce soir-là, je rejoignis les autres activistes dans un gymnase spécialement aménagé pour nos activités. 400 pompes avaient été installées et reliées à un grand tuyau spécialement étudié qui filait vers le toit du bâtiment. Il suffisait de monter sur une pompe et de l’actionner, et les efforts de chacun permettaient d’aspirer une petite partie du déoxygène qu’émanait la population de la ville. Ce déoxygène était ensuite stocké dans des cuves situées sous le gymnase, ce qui ne produisait aucune chaleur et aucune énergie. C’était vraiment bien pensé, mais malheureusement, il n’y avait pas assez de citoyens-éco-responsables inscrits pour occuper chaque pompe. M’inspirant de l’éco-responsabilité de certains, j’essayai d’actionner les pompes adjacentes à la mienne en même temps que la mienne pour maximiser l’efficacité de mon engagement écologistique.

 

Alors on pompait, on pompait, on pompait… Deux heures par soir, tous les soirs, et tout ça ne nous coûtait presque rien, en plus d’entretenir notre forme physique. J’avais enfin trouvé ma vocation. Un sens à ma vie.

 

 

*******

 

 

Grâce aux économies faites par les 4000€ dépensés, je m’achetai une télévision dans les semaines qui suivirent. En fait, je n’avais plus de fric, mais on m’avait dit qu’une partie de la taxe télé était reversée au profit de la recherche contre le dessiquètement global. Aussi, en plus de faire une bonne action supplémentaire en m’acquittant de cette taxe ô combien utile et importante, j’allais désormais pouvoir m’informer en direct sur le réchauffement grâce à ce respecté et respectable monsieur Poujadal, journaliste conscientisé écologistiquement s’il en était.

 

J’en avais appris des choses, ces dernières semaines, sur le dessiquètement. Comme on n’avait plus de fric, devant la télé, on mangeait désormais des pâtes au blé OGM éco-responsable qui s’auto-plantait, comme ça, plus besoin d’agriculteurs, comme ça, moins de déoxygénation de l’air du fait des efforts physiques des agriculteurs désormais en vacances. En plus, elles étaient trois fois moins chères que les pâtes habituelles. Trois fois moins bonnes aussi, mais on ne pouvait pas avoir le beurre et l’argent du beurre, c’est ce que j’avais toujours dit. J’aimais bien les proverbes, car c’était pratique.

 

Au JT, ça parlait de la courbe du chômage qui continuait de monter inexplicablement. On nous montrait notamment des agriculteurs mécontents parce qu’il n’avait plus de travail. Je les comprenais, mais était-ce une raison pour s’agiter comme ça ? En se mettant ainsi en colère, ils répandaient plus de déoxygène. C’était écrit en toutes lettres dans le site sauve-la-terre.com. En plus, ils jetaient sur la chaussée des pelures d’oignons non OGM, donc non auto-recyclables. Pas très éco-responsable…

 

Après, un reportage sur la famine en Afrique. Il parait que c’était à cause du dessiquètement global, parce que leurs légumes étaient devenus deux fois plus petits en 10 ans, ce qui ne suffisait plus pour nourrir tous ces gens qui procréaient comme des porcs – pardon, je voulais dire, comme une minorité visible porcine pouvant prétendre à l’humanisation. S’ils étaient un peu plus écolo-conscients, aussi…

 

Après le JT, et avant la météo, j’eus l’agréable surprise de découvrir qu’il y avait un Journal du dessiquètement global, qui tenait le téléspectateur informé de l’avancée constante du phénomène dans les moindres détails. Aujourd’hui, on expliquait un point de détail pourquoi – je n’ai pas honte d’avouer que je ne l’avais pas très bien compris par moi-même sur internet car c’est très pointu scientifiquement – l’eau du robinet sent des fois le chlore et des fois pas, à cause de l’effet de seuil. Je dois confesser que je n’ai toujours pas bien compris après l’émission, pourtant c’était très clair. Apparemment ça a un rapport avec le fait qu’on utilise du chlore pour purifier l’eau, mais je n’ai pas saisi le reste.

 

J’étais ravi car, ce soir, c’était une soirée spéciale sur le dessiquètement hélianthropique. Quelle chance ! Il allait y avoir un reportage complet sur cette question absolument primordiale, et je décidai de m’avachir courageusement devant mon écran. Je l’avais bien mérité, j’avais pompé 2 heures 30, aujourd’hui.

 

Bien sûr, ma famille devait regarder avec moi, tant il était capital de bien s’imprégner de cette problématique majeure, pour ainsi dire, si j’ose le dire, la respirer. Ah ah !

 

Mes enfants soupiraient désagréablement à la perspective de cette soirée de responsabilisation familiale, aussi je leur collais un scotch sur la bouche, afin de réduire les conséquences de cette humeur déplorable sur l’effet de seuil.

 

Captivé par le reportage, je découvris encore un aspect méconnu de cette mécanique inquiétante et fascinante qu’était le dessiquètement. En effet, on nous montrait que, dans les montagnes, les effets se faisaient déjà sentir sur les glaciers et les torrents issus de leur fonte.

 

Ces torrents, sous la pression considérable de l’effet de seuil, allaient jusqu’à changer de quelques dixièmes de millimètres le tracée de leur lit, d’année en année ! Une modification apparemment mineure, mais dont les conséquences étaient potentiellement catastrophiques.

 

En effet, suivez-moi bien. En déformant leur lit, ces torrents ne parviennent plus dans les rivières en contrebas suivant le même angle. Ainsi, ces rivières en sont subtilement modifiées, d’une manière qu’il est très difficile d’estimer et de modéliser, ce que parviennent à faire les méga-calculateurs du GIEHC. On estime qu’une modification de l’ordre du dixième de millimètre au niveau d’un torrent pourrait se démultiplier jusqu’à atteindre le MILLIMETRE une fois qu’on arrive au fleuve ! Rendez-vous compte ! Et ces altérations terribles affectent alors les berges, ainsi que les océans eux-mêmes. Le GIEHC estime que les tracés littoraux auront tellement changé dans dix ans qu’il faudra revoir toutes les cartes de la planète. L’Amérique du nord pourrait en effet passer par-dessus l’Afrique et écraser l’Australie, tandis qu’en Europe, des glissements de terrain de l’ordre du centimètre cube pourraient se produire le long du cours de nos fleuves, des accidents cataclysmiques tellement sournois et discrets qu’on risque de ne même pas s’en apercevoir !

 

Heureusement que des gens comme moi pompaient, pompaient et pompaient encore, pendant des heures, tout en finançant la recherche… Sinon… Sinon…

 

A la fin de l’émission, les grands reporters écolo-responsables se retrouvèrent sur le plateau avec un Grand Scientifique du GIEHC devant lequel ils se prosternèrent cinq fois, comme il se doit, et avec qui ils entamèrent un débat édifiant, sous les questionnements pertinents de l’animateur, qu’on devinait lui aussi soigneusement conscientisé.

 

Je passais donc la soirée devant ces personnes de bonne compagnie, desquelles il faisait bon entendre des vérités rassérénantes au milieu de ce marasme. En effet, j’appris avec joie que grâce à nos efforts de pompage et de taxation, ainsi que par la limitation drastique des naissances par castration des nègres, l’atmosphère terrestre montrait déjà des signes de ralentissement de son inexorable expansion.

 

Le téléspectateur attentif apprit aussi avec bonheur à cette occasion que plusieurs états se sont engagés à accroitre leurs efforts de taxation des peuples, afin de lutter plus efficacement contre l’effet de seuil, s’alignant ainsi sur les accords de Kuykuy. Il était temps, car on avait déjà constaté une inquiétante augmentation des épidémies de démangeaison dans le sud du Kazakhstan et le nord-ouest du Burundi, régions où, habituellement, ce genre de phénomène n’avait jamais été enregistré jusqu’à ce jour ! On apprit aussi avec un certain désolement que ces maladies risquaient de se propager plus au nord, plus au sud, plus à l’est et plus à l’ouest, à l’avenir.

 

Fort de ces bonnes et de ces mauvaises nouvelles, je décidai de me laisser aller une fois de plus à mon syndrome de Barre-Wutenfurth post-narcoleptique de 3e génération, et, conséquemment, de rejoindre ma chère femme au lit conjugal dans lequel je m’abstins éco-responsablement d’accomplir le soi-disant devoir du même nom, dont il était prouvé qu’il accentue notoirement l’effet de seuil, et ce de bien des façons.

 

 

*******

 

 

Ce n’est que bien des semaines après que je rencontrai mon premier négativiste du dessiquètement global. Mes amis m’avaient prévenu, à propos de ces gens-là, qu’il ne fallait surtout pas fréquenter. Etre un négativiste c’était grave. C’était négativer à la fois le dessiquètement et l’existence de certains trucs vraiment pas très humanistes qui remontaient aux Heures Les Plus Sombres De Notre Histoire.

 

Or quelle ne fut pas ma surprise et ma honte d’apprendre que mon ami chilien avec qui j’avais toujours partagé mes pagnini de tiercé quarté moins en toute confiance était l’un de ces négativistes. Je n’avais pourtant cessé de répandre la Vérité sur visagebook.com, en diffusant au moins 10 à 20 articles par jour sur le dessiquètement global à tous mes contacts.

 

Un jour, je me peignis tout rouge le visage de colère en découvrant un de ses messages sur mon mur visagebook.com :

 

« Y en a marre de tes soi-disantes « preuves » du dessiquètement, tu es complètement lobotomisé ! Tu m’as pollué avec plus de 300 liens rien que cette semaine ! Renseigne-toi un peu et tu verras que le dessiquètement ça n’existe pas, car c’est de la propagande politique ! »

 

D’abord, il n’y connaissait rien en pollution. Car la pollution c’était la présence de l’homme sur Terre, et la conséquence en était le dessiquètement et l’effet de seuil, ce que je ne manquais pas de lui rappeler en réponse.

 

Ensuite, il était hors de question que je conserve une telle personne parmi mes amis visagebook.com. Aussi, je le supprimais illico de mon paysage amical ! Hop, puni ! Il ne recevrait plus jamais mes pagnini, et j’en possédais de très rares.

 

N’empêche que j’étais furieux et que je tournais en boucle devant mon pc, comme si j’étais une cage dans un lion. Je me demandais comment je pouvais combattre cette perversion immorale du négativisme sur l’effet de seuil. J’envisageai plusieurs solutions, en commençant par les tuer tous pour qu’ils arrêtent de nous faire perdre un temps précieux, mais réalisant que ce n’était pas très humaniste, je décidai que la meilleure chose à faire était d’aller leur apporter la Vérité sur leurs sites. Parce que ces gens n’avaient même pas honte : ils avaient des sites où ils se regroupaient sans se cacher et où ils complotaient leur négativisme ! C’étaient des salauds de j’m’enfoutistes non-conscientisés et il fallait que ça change !

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